Un après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie stagne dans une transition fragile. Entre espoir de renouveau et violences persistantes, les chrétiens vivent dans un contexte de peur et d’instabilité.
Après quatorze années de guerre civile brutale, la situation en Syrie s’est renversée lorsque, le 8 décembre 2024, Bachar al-Assad a fui le pays.
Durement éprouvées par l’émergence de l’État islamique, la dévastation du tremblement de terre de 2023 et des crises économiques à répétition, les populations sur place font face à un avenir incertain. Dans ce contexte de transition fragile, une question persiste: quel avenir pour les chrétiens dans la Syrie de demain?
Un tableau en demi-teinte
Après la fuite de Bachar al-Assad, les Syriens sont descendus dans les rues pour célébrer la fin de plus de cinquante années de pouvoir exercé par la famille al-Assad. Un moment de soulagement pour beaucoup, symbole d’un changement longtemps attendu.
Pour les chrétiens de Syrie, éprouvés depuis des années par l’instabilité géopolitique et la persécution religieuse, ces réjouissances sont toutefois restées mesurées.
Un an après, les perspectives demeurent incertaines, malgré certains signes encourageants. L’approvisionnement en électricité s’est amélioré, les marchés ont rouvert et de nouvelles opportunités professionnelles émergent pour toute la population. La liberté d’expression semble progresser, tandis que la Syrie amorce un rapprochement avec la communauté internationale.
Mais ce tableau porteur d’espoir ne reflète qu’une partie de la réalité. Depuis le début de l’année 2025, le pays est confronté à une grave crise bancaire. Plus préoccupant encore, l’insécurité persiste: règlements de comptes liés à la guerre civile et montée de la criminalité fragilisent davantage un tissu social déjà blessé.
Malgré le changement, la violence persiste
À cette instabilité persistante se sont ajoutés, tout au long de l’année 2025, plusieurs épisodes de violence d’une gravité particulière.
En mars, des massacres visant les Alaouites – un groupe ethnoreligieux auquel appartenait la famille Assad – ont été signalés dans les régions côtières du pays, tandis qu’en avril, mai et juillet, de nouvelles violences ont éclaté dans la province de Soueïda. Ces deux événements comptabilisent entre 2.000 et 3.000 victimes.
Enfin, le 22 juin, l’église Saint-Élie à Damas a été la cible d’un attentat à la bombe: 25 personnes ont été tuées, dont 22 chrétiens, et 63 ont été blessées. Ce drame a profondément bouleversé la communauté chrétienne syrienne. Pendant une semaine, les églises à travers le pays sont restées vides et leurs activités ont été suspendues.
«Les jeunes se sont sentis découragés, croyant que le temps pour changer les mentalités autour d’eux était tragiquement révolu, déclare tristement l’évêque Tobji à Alep. Nous avons invité 150 jeunes à participer à une session de dialogue sur la citoyenneté et la nouvelle Syrie… Seuls quatre sont venus.»
Nouveaux défis, pressions familières
Tout au long de l’année, le quotidien des chrétiens s’est durci sous l’effet de multiples formes de persécution, accentuant leur sentiment d’insécurité.
Le passé islamiste du nouveau gouvernement, le groupe Hayat Tahrir al-Sham, suscite une profonde inquiétude au sein de la communauté chrétienne. Plusieurs responsables d’Église en témoignent: «Partout, on voit un cheikh [chef de tribu musulman] prendre des décisions clés, au sein du gouvernement mais aussi aux points de contrôle.»
Dans les écoles publiques, les enfants chrétiens sont de plus en plus confrontés à des propos offensants. «Certaines familles de notre congrégation ont renoncé à envoyer leurs enfants à l’école à cause des violences verbales qu’ils subissaient en tant que chrétiens», explique le père Yohana, prêtre de l’Église syriaque orthodoxe à Homs. Certaines familles préfèrent désormais envoyer leurs enfants dans des villages à majorité chrétienne, malgré les contraintes que cela implique.
Dans l’espace public, les femmes chrétiennes subissent régulièrement des insultes, qualifiées de «sans valeur» ou d’«infidèles». «Je vis dans la peur, confie Wael, employée dans une église de Homs. Tout au long de l’année, mes enfants ont vu de nombreuses personnes traiter leur mère d’infidèle. Ils ont désormais peur de sortir dans la rue ou d’aller seuls à l’église.»
Même le clergé continue de faire face à des agressions: «La semaine dernière, des hommes m’ont soudainement craché dessus alors que j’étais dans la rue», raconte tristement le père Isaac.
Récemment, des menaces de mort envers les chrétiens ont également été inscrites sur les murs d’églises et dans des quartiers à majorité chrétienne.
Pris entre deux feux
Les chrétiens syriens se retrouvent souvent pris au cœur de violences qui ne ciblent pas directement leurs communautés, mais qui les affectent lourdement.
Dans la région à majorité druze autour de Soueïda, plus de la moitié des chrétiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, fuyant l’insécurité. «Je ne sais pas comment je pourrais recommencer», confie Fadi, 52 ans, originaire de Soueïda. Son salon de coiffure et sa maison ont été incendiés, et il vit désormais dans un logement loué à Damas.
Même dans les zones sous contrôle kurde, pourtant considérées comme plus sûres pour les chrétiens, la pression s’est accrue. Cette année scolaire, l’obligation d’enseigner en langue kurde a conduit à la fermeture de 14 écoles chrétiennes enseignant en arabe. Après de longues négociations, les autorités ont accepté leur réouverture.
Face à cette insécurité persistante, de nombreux chrétiens envisagent de quitter le pays. «Je ne vois aucun changement positif, je ne me sens pas en sécurité. Toutes les personnes autour de moi veulent partir», témoigne Nariman, employée dans une église.
«Leur foi ne s’affaiblira pas»
Malgré ce climat de peur, l’Église observe un développement très positif: «Beaucoup de musulmans, qui ne sont pas d’ici, sont venus à l’église et ont posé des questions sur ce que nous faisons. Nous avons une grande opportunité de montrer aux gens qui sont les chrétiens», explique l’évêque Tobji. Le nombre de personnes qui se convertissent au christianisme est d’ailleurs en augmentation.
Au milieu de tous ces changements et de cette incertitude, les chrétiens trouvent toujours la sécurité dans l’Église. «Tout cela n’a jamais empêché l’Église de poursuivre sa mission, affirme le pasteur Abdulla de l’Église de l’Alliance à Alep. Au contraire, ce fut un nouveau départ, avec davantage de foi et de courage.»
«Les gens se sont davantage attachés à la foi, et c’est une chose joyeuse, car quoi qu’ils aient affronté, leur foi ne s’affaiblira pas.»
L’avenir de la communauté chrétienne dans la Syrie post-Assad repose sur un équilibre précaire entre une foi profondément enracinée et une peur paralysante de l’instabilité. Mais il y a de l’espoir: «J’ai la foi que cette obscurité précède une intervention divine, permettant à l’Église en Syrie non seulement de survivre, mais de demeurer ferme, inébranlable et solide sur sa terre ancestrale», conclut le pasteur Abdulla.